Souvenirs d'Autos • Mors

Souvenirs d’Autos (378) Une électrique d’avant-guerre

Écrit par

Thibaut Chatel (Commandant Chatel, Petites Observations Automobiles)

Une rubrique pilotée par le Commandant Chatel. C’est Chapman qui nous parle avec talent de son enfance et d’une Mors que (j’avoue) je ne connaissais pas… c’est ça qui est bien avec l’automobile, on en apprend tous les jours, à chaque rassemblement, café-garage, ou tout simplement en lisant « Souvenir d’Auto » !!

Vendredi 10 juin 2022


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Photo Thibaut

Thibaut Chatel Petites Observations Automobiles - Commandant Chatel

Alias "Commandant Chatel"  de POA.

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Illustration - Souvenirs d’Autos Une électrique d’avant-guerre
Souvenirs d’Autos Une électrique d’avant-guerre

Fin des années 1960, je suis un petit garçon qui aime l’automobile. Mon père me disait qu’il suffisait que je sois assis dans l’herbe pour être heureux et qu’une auto passe dans mon champ de vision pour me captiver.

Je passe mes vacances dans la maison de mes grands-parents dans le Bugey et, totalement libre de mon emploi du temps, dans une famille où le mot liberté rimerait aujourd’hui avec abandon. 

L’écart d’âge avec mon frère et ma sœur est tel, que je suis seul la plupart du temps. Il n’est pas un recoin de la propriété qui échappe à mes visites et j’ai dans la tête une cartographie assez précise des divers bâtiments, sous-sols, greniers, fermes, granges, cabanes et chemins secrets  qui les relient entre eux.

Je suis assez éloigné de la maison, pas inquiet, la campagne est tranquille et bienveillante et aussi loin que mes petites jambes peuvent me porter, je suis toujours à portée d’oreille de la cloche de la maison que ma grand-mère fait tinter pour signaler l’imminence du repas.

Je me retrouve dans un petit hameau de cinq ou six bâtiments délabrés encore habité par une très vieille dame assez impressionnante, pliée en deux, victime de la maladie du dos plié. Je la voyais souvent le long de la route de Belley, tirer sa petite carriole en regardant ses pieds.
- Tu es le petit de la grande maison ? Il y a un bâtiment qui t’appartient ici !

Elle me désigne une grange à la porte mal fermée, encombrée et débordante de vieux foin.
Je ne résiste pas à la visiter et découvre un bric-à-brac d’outils agricoles d’un autre âge, une jolie petite calèche dont les roues en bois, malheureusement enfoncées dans le terre battue, ont commencé à pourrir et aussi comme une roue de moto, dépassant d’une meule de foin, avec un garde boue et un petit phare.
La cloche se met à sonner et je dois me dépêcher de renter pour le déjeuner.

J’étais assez loin et mon retard me vaut un sermon et des questions. Mais c’est moi qui en ai le plus à poser avec ma découverte. Mon grand frère est là aussi et ne perd pas une miette des réponses que j’obtiens.
- Oh, Luc à trouvé la MORS, je l’avais oublié celle-là, dit mon grand-père.
Et moi je pensais dans ma petite tête :
- Comment peut-on oublier une voiture ? 

Depuis la fin de la guerre, cette étrange auto dormait à un kilomètre de la maison et tout le monde l’avait oubliée. Ça me semblait invraisemblable et aujourd’hui que je suis sexagénaire je me rends compte qu’en effet, au-delà de vingt ans les souvenirs (surtout mauvais) s’estompent. Je ne vous raconte pas dans quel état d’agitation mon frère et moi avons fini le repas. Nous avons reçu l’autorisation de rapatrier cette « MORS » à condition de nous débrouiller…

Quand je vous dis que nous étions libres, ce n’est pas un vain mot. Pendant que mon grand-père repartait au travail et ma grand-mère à la sieste, nous avons récupéré le tracteur d’Alphonse, le fermier voisin, un Massey Fergusson 20/25 pour les connaisseurs et, en toute inconscience nous voilà parti, mon frère au volant et moi assis sur l’aile de l’engin, récupérer la belle endormie.

Il nous en a fallu du temps pour dégager les mètres cube de bazar, des planches, des poutres vermoulues (le toit avait des trous, bonjour l’humidité… et la sécurité pour nous), des vieux journaux et du foin, du foin.
On attache la corde à la traverse avant et on tire doucement avec le tracteur. C’est peu de dire que nous étions excités. 

Mon frère aurait bien voulu que je conduise le tracteur pour rentrer avec lui au volant (enfin au guidon) de l’extraordinaire MORS mais mes sept jeunes années ne faisaient pas le poids quand il fallait actionner les pédales de freins ou d’embrayage du Massey.

C’est donc moi qui fût le premier à m’installer à bord de cette drôle de bagnole et notre équipage rapatria l’ensemble devant la maison familiale.
C’est là que fût prise cette photo. Mon grand-frère du haut de ses quatorze ans pris la pose aux commandes et nous dûmes laisser la drôle de portière ouverte pour que je puisse être visible du photographe.

C’est tout ce qui nous reste comme image de cette étrange voiture. Il s’agissait d’une auto électrique. Le moteur était placé entre les roues arrières (voie très étroite pour éviter le différentiel) et les batteries probablement sous le curieux petit capot avant. Le tout était joyeusement oxydé et il n’était évidemment pas question de la refaire marcher. La direction était confiée à un manche plutôt qu’un volant, ce qui me déçut au plus haut point.

Très peu d’infos de la part de mes grands-parents qui l’utilisèrent je crois pendant la guerre pour se rendre en ville à deux kilomètres… probablement de façon non satisfaisante puisque mon grand-père circula par la suite dans une traction à gazogène et oublia cette MORS à son triste sort.
Triste c’est le mot. Avec mon grand-frère, il y a plus de six ans d’écart et un monde générationnel nous sépare. Mon amour de la chose mécanique est contemplative quand, de son côté, il en use souvent jusqu’à la destruction.

C’est ainsi qu’il acheva le travail que la rouille avait commencé. Il engagea la voiture dans un pré en pente pour la faire rouler par elle-même. Elle prit de la vitesse et comme les freins ne faisaient clairement pas leur travail, il n’eut d’autre choix que de tourner sec pour éviter arbres et ravin. Les voies étroites eurent raison de l’équilibre de l’auto qui fît un tonneau complet et se disloqua en grande partie.

Je descendais le pré en pleurs, non pas par peur de ne pas retrouver mon frère vivant (il n’eut pas une égratignure le saligaud), mais de voir mon nouveau jouet bien amoché. Il fût remisé au fond d’une autre grange d’où il ne ressorti que pour être ferraillé avec un tas de matériel agricole hors d’âge une dizaine d’années plus tard.

Les années 1980 sont arrivées peu de temps après et ont commencées à redonner de la valeur et de l’importance aux vieilleries. C’était déjà trop tard.

Il est difficile d’imaginer donner une valeur à cette MORS aujourd’hui tant les infos à son sujet sont rares voire inexistantes.

Si jamais un Petit Observateur…

Illustration - Souvenirs d’Autos Une électrique d’avant-guerre
Souvenirs d’Autos Une électrique d’avant-guerre

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Faites comme Clément et racontez vos anecdotes au Commandant Chatel par mail (thibautchatel@icloud.com), il se chargera de les publier. N’oubliez pas que pour « Souvenirs d’Autos » nous cherchons de l’anecdote, de l’humain, de l’humour, de l’émotion. 

On oublie un peu l’arbre à came et le Weber double-corps… Et si possible, joignez à votre histoire des photos…. On adore ça chez POA !

Merci.

L’avis des Petits Observateurs

5 commentaires au sujet de « Souvenirs d’Autos (378) Une électrique d’avant-guerre »

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Mon cher Chapman ce n'est pas la première fois que je me dis: "la prochaine fois que je monte à Ambérieu en Bugey pour quelques jours et que j'arrive à trouver un moment (ce qui n'est pas toujours évident...), il faut que j'essaie d'organiser une petite rencontre afin de faire connaissance"...
Quel SDA! Qui n'a pas rêvé quand on était des gones de faire une découverte pareille! Bon week end!

Vendredi 10 juin 2022 à 11h29

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J'avais juste entendu parler de cette auto mais n'en avais jamais vue.
C'est vrai, il y a des gens qui sont complètement insensibles à la voiture.
De même, Il y en a d'autres qui sont complètement insensibles aux éclairs au chocolat.
Dans les deux cas, pour moi, c'est absolument incompréhensible !!
En attendant merci, c'est vraiment une super anecdote.

Vendredi 10 juin 2022 à 16h11

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Ce souvenir sent bon l'été, le foin et la
poussière des endroits de nos ainés.
Je cherche, je cherche...mais point de
Mors électrique! 1895, le rachat par Citroën,
les années 60 vers l'industrie électrique, et je
termine par Vinci, je dois être au bout!
je passe la main... 😉

Vendredi 10 juin 2022 à 18h57

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Le temps efface certes beaucoup. Mais il suffit parfois d'une étincelle pour que revienne le souvenir que l'on eu cru perdu.
Cette histoire de Mors fait pendant à un bien vieux camion de pompiers qui lorsque j'étais petit restât longtemps entouré de paille, sous un auvent dans la vielle ferme au fond du parc.
Puis un jour il disparut. Sans doute à l'occasion de l'emménagement de l'une ou l'autre des familles d'ouvrier dans ladite ferme ? En tout cas, il me semble qu'il disparût alors que je n'avais guère plus de 8 ans...
Pour la petit histoire, un camion sans toit ni capote, à grandes ailes "de tacot", mais surtout avec une cloche en cuivre ou bronze qui elle, fonctionnait... 🤗
Merci de ce souvenir qui m'a rappelé un autre souvenir 😉

Lundi 13 juin 2022 à 12h32

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