Souvenirs d'Autos • Hispano-Suiza

Souvenirs d’Autos (385) : Une Hispano ou rien (EP 4/4)

Écrit par

Thibaut Chatel (Commandant Chatel, Petites Observations Automobiles)

Une rubrique pilotée par le Commandant Chatel. Voici la suite des aventures de Gérard Rossini… Alors, cette Hispano ? IL va l’obtenir ou pas… à l’usure ? à la pitié ? au charme ?

Un GRAND MERCI à Gérard de partager ces moments de vie avec les Petits Observateurs.

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Vendredi 29 juillet 2022


Écrit par

Photo Thibaut

Thibaut Chatel Petites Observations Automobiles - Commandant Chatel

Alias "Commandant Chatel"  de POA.

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Entre-temps, j’avais loué un box pour y placer l’ambulance et fait venir différents professionnels pour établir des devis. Pierre, un des deux amis cités plus haut, mécanicien hors pair, avait ausculté la voiture, et nous nous apprêtions à la remettre en route lorsque la nièce de Monsieur Debray appela un jour à la maison en demandant que je la rappelle, ce que je fis le soir même : elle me demanda de passer le lendemain matin, ce que je fis évidemment.

Elle m’informa de l’état de santé de son oncle, qui n’était pas brillant, avant de poursuivre :

- Il m’a demandé formellement de vous vendre l’Hispano aussitôt après son décès et il a même fixé le prix : deux millions quatre, vingt-quatre mille nouveaux francs si vous préférez ; tenez-vous prêt, il faudra faire vite.

J’étais peiné à divers titres : je ne revis plus Monsieur Debray. Au surplus, je n’avais pas les vingt-quatre mille francs demandés. Je n’étais pas embarrassé de les trouver : l’ambulance les valait largement n’importe quand. Je questionnais donc quelques amis, car je préférais qu’elle reste dans le cercle, et notamment Christian de Borredon au Bec Hellouin. Mais il venait de se plonger dans l’achat et la restauration de ses deux voitures les plus chères : une Bugatti 35 et une Hotchkiss 20 chevaux grand sport. L’ambulance lui faisait bien envie mais, conscient de la rapidité de règlement exigée par les circonstances, il déclina. Là-dessus, la nièce m’appela pour me dire que c’était une question de jours.

Depuis quelques mois, j’étais devenu le rédacteur en chef de L’Album du Fanatique de l’Automobile. Le lendemain de cet appel, je reçus d’un huissier ou d’un avoué de la Marne, me semble-t-il, une annonce ainsi libellée : « Achète Hispano-Suiza H6B complète, à restaurer et restaurable »

Je l’appelai immédiatement. Deux jours plus tard, il vint chercher l’ambulance qu’il m’échangea contre vingt-quatre mille francs en espèces. Le soir-même, j’appelai la nièce qui m’annonça le décès de son oncle dans l’après-midi… et me demanda si je pouvais passer :

- Oui !

Il faisait nuit lorsque j’arrivais à Gentilly : carte grise et certificat de vente étaient prêts, remplis à mon nom et signés de la main du propriétaire. Concernant la date, je n’en jurerais point… Elle me supplia de venir très tôt le lendemain enlever la voiture.

A cette heure tardive, et instruit de l’expérience de l’ambulance, je ne pus trouver une dépanneuse capable de la soulever pour le lendemain matin. Je me rabattis donc sur un copain de copain, amateur de voitures anciennes, qui fut sur place le lendemain à 6 heures.

Il fallut descendre la voiture de ses cales, ce qui ne fut pas une mince affaire dans ce garage exigu, la reculer à la main et l’arrimer avec une barre. Le chauffeur de taxi me serra la main :

- Il faudra que vous m’expliquiez un jour !

Il était sept heures lorsque nous franchîmes le portail. Quelqu’un que je ne connaissais pas parvint devant la propriété et descendit précipitamment de sa Mercedes :

- Je suis un cousin… où allez-vous ?

Je fis signe au conducteur de la dépanneuse de rouler, ce qu’il fit… J’étais en règle, administrativement et moralement.

Le « coupé de route » prit naturellement la place de « l’ambulance » et, après un examen attentif, nous décidâmes de tenter la mise en route une fois prises quelques précautions qui nécessitèrent une huitaine de jours : changement des bougies, nettoyage du carburateur, vidange et examen de l’huile, examen d’éléments en caoutchouc, graissage de quelques articulations au graisseur et, surtout, injection d’un peu d’huile dans les cylindres, opération préconisée et effectuée par Pierre Vidalenc, bugattiste et mécanicien universel.

Le jour J, la batterie rechargée, j’appuyai sur le petit bouton du démarreur et, à la deuxième tentative, le moteur se mit en route, saluant l’assistance d’un impressionnant nuage de fumée due à l’huile dans les cylindres. Dix minutes plus tard, il tenait un ralenti absolument impeccable et silencieux. Comme on dit en aviation, tout était dans le vert, et la puissance affichée et régulière. Ma seule inquiétude provenait de l’essence : dans l’idéal, il eût fallu vidanger, démonter le circuit et le réservoir afin d’éliminer le dépôt inhérent à l’immobilisation, mais c’était là une opération complexe, coûteuse et longue. Or, on l’aura deviné, j’étais impatient ! Impatient surtout de valider qu’elle roulait et, si je n’étais pas prêt à prendre de gros risques, cette impasse-là ne me paraissait pas trop lourde de conséquences.

Il y avait d’autres détails réglementaires à résoudre et ce ne fut que trois jours plus tard qu’elle reprit la route. Tous ceux qui ont conduit une H6B (ou une H6C) et beaucoup d’autres voitures peuvent le confirmer : la conduite d’une Hispano est parfaitement « mécanique » : En bon état, le jeu est un phénomène inconnu : en cela elle se rapproche des Bugatti ; mais contrairement à ces dernières, il n’y a rien de trop : je veux dire qu’il y avait chez Bugatti un parti pris de se différencier, de mettre sa patte, même là où ça n’était vraiment pas nécessaire. On pourrait résumer ça par « Bugatti c’est tout mieux, Rolls c’est tout luxe, Hispano c’est tout simple et parfait ». Ce sont évidemment des considérations d’anciens combattants fétichistes, mais c’est l’occasion ! Et, par la suite, jusqu’en 1980 où je me tournai vers l’aviation pour cause d’invasion de l’automobile de collection par des titulaires de carnets de chèques dorés mais ignorant ce qu’est une bielle et ne souhaitant pas le savoir, j’eus l’occasion de conduire à peu près tout ce que l’Humain a fait rouler sur quatre et trois roues. En passant par des trucs aussi étonnants qu’une Stanley à vapeur, une Mercedes à compresseur, une Bugatti Atlantic (vraie), des Ferrari LM et F1 (mais pas à plus de 7000 tours pour cause de trouille bleue) ; bref, ne manquent guère qu’une Duesenberg et une Autounion GP (c’est un appel, mais je doute des suites !). Tout ça pour dire que toutes catégories confondues, l’H6B reste l’une des plus typées et mécaniquement attachante.

Alors, je ne m’en suis pas privé : n’eut été le prix du super (0, 95 F le litre) et la contenance du réservoir (127 litres me semble-t-il) qui m’empêchaient de faire le plein, je roulais. Ou plutôt, nous roulions. Car j’allais fréquemment chercher à la sortie de son école de commerce en plein Paris ma fiancée qui est aujourd’hui encore mon épouse (toujours ce côté conservateur…) ce qui fait qu’à coup sûr, ce coupé Kellner a été la dernière Hispano à rouler dans Paris en « service ordinaire ». Car je n’en n’ai jamais croisé une autre !

Les réactions allaient de la condescendance indulgente à la sympathie nostalgique, et quand je n’étais pas pressé, je me pliais de bonne grâce à toute sorte de questions pertinentes, innocentes ou saugrenues. Il fallut cent fois que j’ouvre le capot (j’ai depuis un « capot elbow » des deux bras : c’est un syndrome qui laisse perplexe plus d’un médecin…). Il fallut cent fois que je rappelle à des curieux qu’on n’entrait pas dans une voiture en stationnement qui ne vous appartenait pas ; il fallut à plusieurs reprises que je me fâche contre des parents irresponsables qui s’amusaient de voir leur bambin manipuler toutes les manettes, surtout celles du volant. Avec les « initiés » ou au moins amateurs, je ne me privais jamais d’une petite démonstration édifiante qu’Adrien Maeght s’amusait à faire sur sa Phantom II et même je crois sur la 25/30 HP : démarrer le moteur en actionnant simplement le secteur d’avance à l’allumage ! L’explication en est simple : sur un 6 cylindres bien réglé, et a fortiori sur les double- allumage de bons faiseurs, il y a toujours un cylindre en compression ; la simple rotation du levier d’avance à l’allumage provoque une étincelle qui suffit, sur un moteur bien réglé, à le mettre en route.

En 1971, j’eus l’opportunité d’acquérir une autre H6B, un coupé-chauffeur très classique et très classe carrossé par Chapron, qui avait appartenu à Lily Chipot, une cantatrice célèbre entre les deux guerres et remisée dans une propriété de la famille en Normandie. L’acquisition supposait que je me sépare du coupé Kellner. J’imaginai un montage financier qui présentait entre autres avantages d’acquérir - neuve - une berlinette Alpine, ce qui était certes plus utilisable au quotidien qu’une H6B ! A l’époque, j’étais en outre secrétaire général du CAR, le Club des Amateurs d’Anciennes Renault, ce qui me gratifiait d’un bureau sur les Champs-Elysées et de l’usage d’une petite voiture de ville. Modeste Tréhin étant, entre autres, concessionnaire Renault, nous n’eûmes aucun  mal à trouver un accord : il devint propriétaire du coupé Kellner et moi d’une Alpine et du coupé-chauffeur Chapron. C’était une demi-erreur de ma part : la berlinette fut et reste pour mon épouse et moi une de nos toutes préférées, mais le coupé-chauffeur n’est jamais arrivé - pour moi - à la cheville du coupé tout court.

Ce qui revient presque à comparer l’incomparable… Cinq ans plus tard, Modeste remporta le rallye de Monte-Carlo des voitures anciennes au volant du coupé tout court : j’en étais d’autant plus ravi que j’étais dans la salle lorsque l’Hispano arriva comme son chauffeur, « en chair et en os » si je puis dire, sur la scène devant plus de mille convives. Nous étions partis de Vienne, en Autriche avec l’Ami Louis Blériot à bord de sa Bugatti 37 qui fut un moment portée disparue tout comme l’Atalante de Binda, les Bugatti de Marc Nicolosi et Henri Chambon, et l’Alfa 1750 d’Isabelle Maeght. Le wagon sur lequel elles se trouvaient avait été décroché par erreur en gare de Munich...

Cette soirée à Monte-Carlo fut mémorable à un autre titre : la circulation était très très chargée ce soir-là entre Nice et Monaco : nous abandonnâmes la 37 chez la Grand-Mère de Louis qui habitait l’abbaye de Roselend sur les hauteurs de Nice. Les placards de vêtements de son grand-père furent dévalisés et nous fîmes une arrivée tardive mais remarquée, involontairement déguisés, dans la grande salle du Beach. Ce n’était rien en regard du départ à deux heures du matin : les voituriers amenaient une par une toutes ces voitures somptueuses en bas du grand escalier extérieur sur lequel se tenaient tous les participants en tenue de soirée. Loulou confia ses clefs au voiturier qui revint avec “notre” voiture : la fourgonnette 2 chevaux du jardinier de sa Grand-Mère qui nous avait bien dépannée. La porte passager ne s’ouvrait pas et, sous les applaudissements nourris de la foule qui croyait à un gag mis en scène, j’ouvris les deux portes arrière afin que Catherine Chambon en robe longue à paillettes puisse prendre place dans le carrosse…

Mais c’était bien le coupé de route qui avait gagné !

Cette rubrique est aussi la vôtre !

Racontez vos anecdotes au Commandant Chatel par mail (thibautchatel@icloud.com), il se chargera de les publier. N’oubliez pas que pour « Souvenirs d’Autos » nous cherchons de l’anecdote, de l’humain, de l’humour, de l’émotion.

On oublie un peu l’arbre à came et le Weber double-corps… Et si possible, joignez à votre histoire des photos…. On adore ça chez POA !

Merci.

L’avis des Petits Observateurs

3 commentaires au sujet de « Souvenirs d’Autos (385) : Une Hispano ou rien (EP 4/4) »

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Merci infiniment pour ce magnifique récit qui m'a bien fait rêver. 24000 francs une Hispano!! Ha ha ha! Oui enfin, c'était une somme à l'époque et, heureusement, les défiscaliseurs n'avaient pas encore découvert ce paradis fiscal.
Démarrer un moteur sur le simple changement d'avance à l'allumage.... Alors là je suis bluffé.
Merci Gérard et merci commandant Chatel.

Vendredi 29 juillet 2022 à 18h59

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Le hasard fait quelquefois si bien les choses, lorsqu'on est jeune et curieux, et lorsqu'on lui fait confiance, qu'on pousse la porte entrouverte derrière laquelle se cache des trésors insoupçonnés..
Quelle histoire fabuleuse, merci Gérard de nous avoir partagé cette aventure à Gentilly, ces personnages et bien sûr ces autos qui nous ont fait rêver, et ces quatre épisodes avait le goût de "feuilleton" qu'on attendait avec impatience à l'époque où l'on n'était accroc ni à la télé, ni à son iPhone!

Samedi 30 juillet 2022 à 13h56

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