Souvenirs d'Autos • Hispano-Suiza

Souvenirs d’Autos (384) : Une Hispano ou rien (EP 3/4)

Écrit par

Thibaut Chatel (Commandant Chatel, Petites Observations Automobiles)

Une rubrique pilotée par le Commandant Chatel. Voici la suite des aventures de Gérard Rossini… Ce n’est pas dans la poche !!

Un GRAND MERCI à Gérard de partager ces moments de vie avec les Petits Observateurs.

Les émissions POA sont désormais disponibles en podcast !

Vendredi 22 juillet 2022


Écrit par

Photo Thibaut

Thibaut Chatel Petites Observations Automobiles - Commandant Chatel

Alias "Commandant Chatel"  de POA.

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En attendant de m’offrir l’ambulance de mes rêves, j’étais le presque heureux propriétaire d’une « Trèfle », ce que je n’imaginais absolument pas le matin même !  Je n’eus que deux coups de fil à passer le dimanche matin pour caser la 5 HP à 1000 francs.

Le lundi à 16 heures 30 un cours de droit constitutionnel fit les frais de mon urgence du jour et, à moins vingt-cinq, je fis sonner la cloche.

C’est le chauffeur de taxi qui vint m’ouvrir :

- Vous, on peut dire que vous avez de la suite dans les idées ! Il faudra que vous m’expliquiez un jour comment vous avez fait…

Comme c’était prévisible, l’affaire de la Citroën fut rondement menée : la carte grise était sur le bureau lorsque j’y entrai et nous convînmes que je viendrai prendre la voiture dans la semaine ; la petite Citroën allait, mine de rien, me permettre de venir à plusieurs reprises ce qui était précieux.

- Et l‘Hispano ?

- L’Hispano, elle n’était pas à vendre, mais… attention, ce ne sera pas le même prix ! 

- Voyez ! Vous avez bien une idée ?

- Et vous ? 

C’était le chat et la souris… Je m’étais préparé à cette éventualité et j’avais posé des jalons pour vendre ma Licorne à moteur SCAP dont le mérite essentiel résidait dans le haut fait d’avoir participé sans défaillance majeure au rallye Paris-Deauville ; j’étais certain de pouvoir la vendre aux alentours de quatre mille francs.

- J’ai même une idée précise : quatre cent mille…

Monsieur Debray n’avait pas bronché : je ne savais si c’était bon ou mauvais signe. Puis au bout d’un moment :

- Allez la voir, mais il faudra au moins arrondir !

Je filai la revoir et fis les photos que vous pouvez voir ci-joint ; j’étais prêt à faire beaucoup plus qu’arrondir même si cela me posait quelques problèmes d’intendance, et puis il y avait l’autre que je n’avais toujours pas vue et dont il ne m’avait pas parlé.

Un peu avant 18 heures, je retournai voir « le Patron » :

- Alors, avez-vous trouvé motif à arrondir ? me demanda-t-il en souriant.

- Pas trop… c’est tout de même cher pour une ambulance !

Cela le fit rire :

- Bon, alors, arrondissons à quatre cent mille !

J’étais aux anges et il le savait bien…

- Alors nous sommes d’accord ! Vous me laissez huit jours ?

- Plus si ça vous arrange : voilà trente ans qu’elle est là, alors…

Je le remerciai et m’enhardis :

- Je me suis laissé dire qu’il y en avait une autre…

- Pour ne rien vous cacher, j’étais très surpris que vous n’ayez pas encore abordé le sujet ! Je vous la montrerai un de ces jours, mais celle-là ne sera pas à vendre… Tant que je serai vivant, elle sera là !

La formule était sans appel : j’étais surtout frustré de ne même pas savoir à quoi elle ressemblait, mais je me consolais en pensant que j’étais virtuellement propriétaire d’une ambulance Hispano H6B. Ce serait aujourd’hui d’un chic fou et très kitsch !

Durant plusieurs jours, je fus assidûment présent à Gentilly pour régler les enlèvements successifs de la 5 HP et de l’Hispano. Voyant l’ambulance partir derrière la dépanneuse, le mari de la nièce vint me glisser :

- Il faudra que vous me racontiez un jour comment vous vous y êtes pris !

Ce fut pour moi l’occasion de passer fréquemment et longuement sous différents prétextes. Un de ces beaux jours, la nièce me suggéra d’arriver un peu plus tôt le lendemain, « vers 15 heures ». La différence d’âge excluant a priori toute connotation intime, j’arrivais à l’heure dite. Visiblement, elle m’attendait.

- Vous me suivez ? 

Je suivis : jusqu’à la maison principale, une grande bâtisse 1900, dont elle me fit faire le tour jusqu’au garage qu’elle ouvrit avec assurance.  Là, je vis une malle immense et, un peu déçu, je constatai qu’il n’y avait pratiquement pas la place de faire le tour de la voiture, bâchée de coton sur mesure, sur cales elle aussi.
Elle retira la bâche.

C’était un coupé deux portes quatre places, pas « neuve », mais dont eût dit qu’elle roulait tous les jours, conduite et entretenue par quelqu’un de soigneux. Elle était noire, ou bleu nuit, les six roues Rudge flasquées, le pavillon en cuir ou faux-cuir grenu, absolument dans le style de l’époque. 

Je pensai avec regret qu’il me serait très compliqué de faire des photos car il n’y avait aucun recul sauf vers l’arrière et qu’elle était sur cales. L’intérieur était fort correct et sentait la naphtaline, prudente précaution. Je regardai tout ce qui me semblait important : il me semble qu’il y avait, rivée au tableau de bord, une médaille de saint Christophe.

Je ressortis du garage les idées un peu bousculées. J’avais vu des centaines, des milliers de voitures anciennes, un peu partout : dans des rallyes, deux ou trois ventes, chez des collectionneurs, des garagistes, des restaurateurs, et bien sûr des musées, dont la collection des frères Schlumpf, que j’avais eu le privilège de voir alors qu’elle n’était encore que le socle du musée actuel. Rarement, pour ne pas dire jamais, je n’avais vu de voiture très haut de gamme aussi belle et « sincère » (les initiés me comprendront). La nièce referma le garage et, sans que je lui aie rien demandé, m’expliqua que son mari travaillait, que Monsieur Debray dormait, et que Lucien était parti en Normandie au chevet d’un parent souffrant.

Je me demandais bien ce qui me valait cette démarche quasi clandestine, et je ne pouvais me douter de la réponse à cette question. A présent, la situation était claire : j’avais acquis la 5 HP, « l’ambulance » Hispano et je ne perdais pas une occasion de passer à Gentilly, pour bavarder avec les uns et les autres, et notamment le Patron qui me recevait volontiers et avec lequel, malgré près de 70 ans de différence, nous bavardions de choses et d’autres : invariablement la conversation débutait par l’automobile, et, presque aussi invariablement, elle se terminait par tout autre chose : actualité, philosophie… ou religion, ce qui n’était pourtant pas ma tasse de thé.

Pourtant, malgré mes efforts, parfois alambiqués, je ne parvins jamais à lui faire dire quelle sorte d’attachement le liait à « sa » voiture qu’il n’utilisait plus depuis longtemps….

La vérité m’oblige à dire que mes connaissances en Sciences Economiques n’augmentèrent pas significativement durant cette période mais, à la réflexion, je me suis rattrapé par la suite alors que c’eût été très compliqué dans mes entretiens avec Monsieur Debray qui me parlait de la guerre de 14 à laquelle il avait participé alors même qu’il avait déjà… plus de quarante ans ! J’avais mis dans la confidence deux amis, Michel Rivière et Pierre Vidalenc, que j’avais réussi à emmener voir la seconde Hispano et qui n’en croyaient pas leurs yeux. Mais sur le point de l’acquisition, l’impasse était bien réelle : «  Tant que je serai vivant »… et cela n’appelait de notre part que suppositions et hypothèses.


À SUIVRE...

Cette rubrique est aussi la vôtre !

Racontez vos anecdotes au Commandant Chatel par mail (thibautchatel@icloud.com), il se chargera de les publier. N’oubliez pas que pour « Souvenirs d’Autos » nous cherchons de l’anecdote, de l’humain, de l’humour, de l’émotion.

On oublie un peu l’arbre à came et le Weber double-corps… Et si possible, joignez à votre histoire des photos…. On adore ça chez POA !

Merci.

L’avis des Petits Observateurs

4 commentaires au sujet de « Souvenirs d’Autos (384) : Une Hispano ou rien (EP 3/4) »

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Ce qu'il ya de merveilleux avec ce récit c'est que finalement, la valeur de l'auto ne conditionne pas vraiment l'intensité de la négociation.
Jamais de ma vie je n'eu l'occasion de m'approcher de tels trésors mais il est vrai que même pour réussir à approcher une traction ou une 203 des familles, il fallait séduire le propriétaire et parfois aussi sa descendance.
Je suis littéralement accro à ce feuilleton. J'attends la dernière partie avec la plus grande impatience.

Vendredi 22 juillet 2022 à 13h45

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Captivant ! Sans doute un des plus passionnant "souvenirs d'auto" Une histoire qui restera comme une des plus belle pépite. Comment ne pàs être accro à la lecture de ce roman,..
Commandant, ça doit pouvoir se mettre en image, non ?

Vendredi 22 juillet 2022 à 20h12

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